Partager l'article ! Eloge de l'éphémère: J’avais peut-être cinq ans lorsque je découvris que l’éphémère était impérissable. Ce fut aussi mon premier ...
J’avais peut-être cinq ans lorsque je découvris que l’éphémère était impérissable. Ce fut aussi mon premier contact avec cette idée bizarre, la mort. Un truc d’adulte !
C’était en juillet, une après-midi douce et lumineuse… Où ? Je ne sais plus… J’ai l’image d’une terrasse blanche, d’une table en ferronnerie, blanche aussi, et de ma mère toujours morose plongée dans un roman. Je m’ennuyais terriblement ou plutôt non. J’éprouvais la durée des secondes et des minutes, j’essayais de comprendre ces notions totalement abstraites en questionnant sans cesse ma mère exaspérée. J’adorais l’exaspérer ! Bien des années plus tard, ma fille me ferait la même chose. Un truc de gosse !
Maman, quand allons-nous goûter ?
Dans deux heures.
Pff… C’est trop long ! Ça fait combien de minutes ?
Cent vingt…
Mais c’est encore plus que deux heures ! Et combien de secondes ?
Plus encore… Et plus, beaucoup plus, si tu ne me laisses pas lire !
J’étais tout embrouillée et barbouillée d’ennui.
C’est là que je le vis. Un papillon qui n’était pas un papillon. Une mouche qui n’était pas une mouche. Un insecte qui n’était pas un insecte. Quelque chose. Vivant. Tellement léger, lumineux, transparent… et vert. Je m’approchais. Il dansait là-haut, tout là-haut, sur le mur de crépi blanc, dans un carré de lumière. Il dansait gracile et vif. Son corps était si fin, ses ailes translucides, irréelles.
Maman, c’est une fée ! La fée clochette !
La découverte était fabuleuse. J’étais séduite, subjuguée, survoltée, exaltée… J’étais trop jeune pour tomber dans le lyrisme, donc je frétillais. Je garderais toujours le goût de ce moment d’enchantement absolu et fulgurant.
Les fées n’existent pas, chérie.
Mais si ! Viens voir !
J’étais tellement excitée, j’essayais de danser avec la fée laquelle s’élevait toujours plus haut sur le mur blanc, dans la lumière du soleil. J’étais si petite, elle volait si haut, si haut, inaccessible. Deux longs filaments semblaient me faire des signes.
- Arrête de sauter comme cela ! Tu me donnes le tournis !
- Maman, viens voir, viens voir la fée ! Vite… Elle va partir !
En réalité une dizaine d’autres êtres ailés venait de la rejoindre. Leurs ailes étaient plus claires, plus jaunes. Peut-être des feux-follets…
Ma mère s’était finalement levée pour me rejoindre.
Que tu es sotte ! Ce ne sont que des éphémères… Ils seront morts ce soir.
Non !!!
Mais si, ils ne vivent qu’une journée, naissent le matin et meurent au coucher du soleil. Il faudra encore que je nettoie cela ce soir.
Et moi je te dis c’est une fée ! Tu es une menteuse.
La gifle partit.
Froide et triste, ma mère n’épargnerait jamais notre sensibilité, ni nos rêves. Elle avait très peu de goût pour les histoires enfantines, les contes et les légendes. Encore moins pour l’enchantement. Elle préférait plus généralement les drames de bassecour. Mais elle m’a fait deux cadeaux royaux : la vie et l’apprentissage de la lecture.
Incrédule, bien campée sur mes jambes de serin, les bras croisés verrouillés je ne lâche pas mon idée, le sourcil en guerre contre ses adultes qui ne savent décidemment rien, ils verraient bien plus tard qui avaient raison, je continuais de regarder le ballet si gracieux des éphémères. J’oubliais la gifle, mes griefs, je m’évadais.
Puis il fallut rejoindre mon frère et ma sœur sur la plage en contrebas. Je boudais, je ne voulais plus de la mer, ni du sable, ni de ses châteaux. Je n’avais de cesse de retrouver ma fée clochette, là-haut sur son mur. Hélas, au retour, le mur était dans l’ombre et ma mère m’attendait, la main ouverte.
Viens, viens voir ta fée Clochette, me dit-elle.
Dans la paume, l’éphémère gisait. Une toute petite chose aux formes si simples. De près, je pouvais voir les pattes de l’insecte, le long corps effilé, la tête minuscule. Secs et raides. Seules les ailes déployées irradiaient encore un peu de vie. Puis ma mère se frotta les mains l’une contre l’autre et il ne resta que quelques poussières. Son geste cruel avait été si prompt que je crus que l’insecte s’était envolé dans une nuée de poudre d’or. Ma nuit fut emplie de magie.
Le lendemain, et tous les jours suivants, le ballet reprenait, ma mère s’était lassée et mon rêve continuait. La mort n’était qu’un envol, un souffle de vie, une renaissance… Pas de quoi en faire des drames. Cet éphémère m’évita pour toujours la crainte affligeante du trépas.
J’appris dans l’encyclopédie qu’il fallait des années et bien des mues pour que la larve devienne cet être léger et irréel, un rêve d’une journée, un rêve d’une simplicité étonnante. J’appris aussi que cet être minuscule était l’un des éléments importants de la chaîne alimentaire.
Est-ce un hasard si je suis devenue décoratrice, graphiste, scénographe ?
Est-ce un hasard si je préfère le dessin à la peinture, la nouvelle au roman, l’instinct au raisonnement, l’instant à la durée ? Ne croyez pas que ce soit par paresse. Plus le résultat est enlevé, le trait rapide, juste, l’action vive, plus la conception et l’étude ont été longues, soignées, la concentration et l’effort soutenus.
Tant de peine pour un résultat si bref, pour du rêve, de l’éphémère…n’est-ce pas bien superficiel, me dites-vous ? Réfléchissez : Ce rêve, éphémère, ne dure qu’un instant, s’absente, et imprègne nos pensées. L’instant devient durée.
Le rêve s’oublie, puis rejaillit du tréfonds de notre inconscient. Éphémère, il se conçoit la nuit dans un monde obscur, impalpable, le monde des pensées ensevelies et des pensées avouées, le monde de l’irrationnel et du raisonnement fusionnés, le monde du chimérique et du vrai enlacés. Éphémère toujours, il s’épanouit dans la lumière du jour, révélatrice, crue, impitoyable. Têtu, il s’inscrit dans l’éternité à l’encre indélébile du souvenir.
Rêves magnifiques, sublimés… Rêves titanesques, féroces, formidables… Rêves caresses, consolations, espoirs… Rêves forgerons, créateurs, fondateurs de l’équilibre humain. Ils peuvent être grotesques, sarcastiques, poétiques, qu’importe, ils sont la vie dans toute sa nudité.
Certains, beaucoup, préfèrent le quotidien, le concret, la certitude, le palpable et l’ordinaire. Ils ont les pieds sur terre, ils sont aux normes Iso ! C’est plus sûr, plus simple, plus juste, plus équitable... disent-ils.
Je préfère ma tête dans les nuages, l’enchantement et la vie, ce magnifique et cruel éphémère.
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